Poètesse,
musicienne, artiste engagée, pourfendeuse des injustices
sociales, interprète des souffrances individuelles
et même défenseure de l’environnement,
la raïssa Tabaâmrant - Fatima Chahou de son vrai
nom - nous accueille dans son appartement situé au
cœur d’un quartier populaire d’Agadir, lovée
au pied de son tableau fétiche, un portait de son maître
spirituel El Hadj Belaïd, figure emblématique
de la chanson classique amazighe. Quand on l’interroge
sur les raisons de son succès, la réponse est
sans équivoque : « Contrairement aux autres,
je suis la seule à être l’auteur de ce
que je chante. » Les autres en effet ne font que «
reprendre les grands classiques qui ont une dominante romantique,
et les transforment avec des effets musicaux que la technologie
actuelle permet (…) Ils ont une démarche purement
commerciale ». Elle regrette ainsi que la forme ait
pris le dessus sur le fond. Sans renier l’héritage
des anciens, le lyrisme à outrance n’est pas
sa tasse de thé : « Je n’aime pas trop
les chansons romantiques, qui ne revendiquent rien. »
Pour Fatima, seuls comptent les sujets de société,
notamment à l’adresse des jeunes : chômage,
corruption, drogue, environnement, défense d’une
identité, donc d’une langue.
Chanter en tamazigh est donc capital : « C’est
une langue comprise par tous les Berbères, son universalité
est essentielle, de l’Afrique du Nord au Niger, du Tchad
au Burkina Faso (…) C’est la langue qui définit
en premier lieu la culture amazighe et non pas la couleur
de peau ou quoique ce soit d’autre. » La chanson
la plus chère à son cœur est la seule dont
elle ne soit pas l’auteur : « Allez on part »,
un titre de son premier album composé par son mentor,
le raïss Moulay Mohamed Belfkhikh. Celui-là même
qui la prend sous sa protection en 1985, et qui l’accompagnera
jusqu’en 1991, l’année où elle décide
enfin de prendre son envol. Si depuis cette date les succès
se sont enchaînés, rien jusqu’alors ne
fut évident, loin s’en faut.
Un passé tourmenté
Elle naît en 1962 non loin de Tiznit, et sa mère
meurt alors qu’elle n’a pas trois ans. La vie
auprès de son père et de sa belle-mère
ne sera que souffrance et humiliation. Mariée de force
à l’âge de dix-sept ans, elle s’enfuit
aussitôt, revient vers les siens pour être de
nouveau chassée. Autant d’expériences
douloureuses dans lesquelles elle puise sa détermination.
Ses premiers poèmes, écrits dès l’âge
de treize ans, l’aident à tenir bon. Recueillie
en 1981 par une femme de son quartier, elle refait surface
en s’installant dans la banlieue d’Agadir. Et
c’est au contact de ses voisines danseuses que secrètement
elle nourrit l’espoir de devenir elle aussi chanteuse,
pour revendiquer, pour s’exprimer. La roue tourne enfin
quand elle doit remplacer une amie au pied levé. C’est
le début d’une longue carrière et d'un
amour sincère, celui de sa famille artistique. Un amour
qu’elle reçoit aussi de son public, et qui la
terrasse à chaque fois qu’elle monte sur scène,
quand les larmes lui montent aux yeux. Un amour quasi fusionnel
qui parfois aura frisé l’émeute, comme
pour les grandes stars du rock. Le récital qu’elle
donna en 1994 dans le cadre d’un festival dédié
à la musique amazighe la vit en effet se faire escorter
par des policiers afin de se frayer un chemin à travers
la foule. Les journalistes iront même la suivre jusqu’à
l’aéroport dans l’espoir de recueillir
une ultime parole.
Pour la cause des femmes...
Celle qui aujourd’hui a « peur de ce qu’elle
voit dans le monde, craint pour l’avenir de l’humanité
» est sensible aux problématiques liées
à l’environnement : « On dirait que
la Terre revient peu à peu à zéro, c’est-à-dire
au commencement. Les oasis se dessèchent. Tout le vivant
a été créé grâce à
Dieu avec de l’eau, alors s’il n’y en a
plus, il n’y aura bientôt plus rien. » Ses
autres thèmes de prédilection : douleur de la
solitude, de l’enfance privée d’amour,
de la mère absente et bien entendu celui de la cause
des femmes et de leur condition : « Je chante aussi
pour ces femmes sans éducation et qui pourtant sont
l’avenir de la société (…) Je sais
ce qu’elles ressentent, ce qu’elles vivent, ce
qu’elles espèrent, alors on se comprend. »
Elle non plus n’est pas allée à l’école,
mais elle a appris à lire le journal en arabe. Et elle
se souvient de « la honte de parler berbère,
donc de sa propre identité ». Dans une culture
principalement orale, elle veut laisser une trace qui devra
passer par l’écriture. Son livre « Mon
identité », qui reprend ses poèmes, sera,
elle l’espère, traduit en espagnol puis en français.
Aujourd’hui, elle n’a rien changé à
ses habitudes : « Pour écrire, j’attends
la nuit, le silence et choisis une petite pièce aménagée
avec le strict minimum. » Elle se sent « bien
dans sa vie, sereine, apaisée ». Fatima Tabaâmrant
poursuit sa route et nous quitte en faisant le salut berbère
: index, majeur et annulaire pointés au ciel pour signifier,
la terre, l’homme, la langue. Soit en un mot : identité.
Texte Guillaume Rateau
interprète Rachid Benchaleh
Photo mathieu gast
|