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Gros plan

Fatima Tabaâmrant
La voie berbère…

Sur son seul nom, elle déplace les foules. Au timbre de sa voix, les cœurs chavirent. Par la force de ses textes, elle fait naître l’espoir. La chanteuse berbère aux quarante albums est devenue, en vingt ans, une icône nationale qui exporte son art bien au-delà de nos frontières. De Paris à Milan, d’Amsterdam à Bruxelles, d’Agadir à Rabat et dans tout le pays, la grande dame au passé tourmenté incarne l’identité du peuple amazigh qui, dans ses pas, suit le chemin d’une fierté retrouvée…







Poètesse, musicienne, artiste engagée, pourfendeuse des injustices sociales, interprète des souffrances individuelles et même défenseure de l’environnement, la raïssa Tabaâmrant - Fatima Chahou de son vrai nom - nous accueille dans son appartement situé au cœur d’un quartier populaire d’Agadir, lovée au pied de son tableau fétiche, un portait de son maître spirituel El Hadj Belaïd, figure emblématique de la chanson classique amazighe. Quand on l’interroge sur les raisons de son succès, la réponse est sans équivoque : « Contrairement aux autres, je suis la seule à être l’auteur de ce que je chante. » Les autres en effet ne font que « reprendre les grands classiques qui ont une dominante romantique, et les transforment avec des effets musicaux que la technologie actuelle permet (…) Ils ont une démarche purement commerciale ». Elle regrette ainsi que la forme ait pris le dessus sur le fond. Sans renier l’héritage des anciens, le lyrisme à outrance n’est pas sa tasse de thé : « Je n’aime pas trop les chansons romantiques, qui ne revendiquent rien. » Pour Fatima, seuls comptent les sujets de société, notamment à l’adresse des jeunes : chômage, corruption, drogue, environnement, défense d’une identité, donc d’une langue.
Chanter en tamazigh est donc capital : « C’est une langue comprise par tous les Berbères, son universalité est essentielle, de l’Afrique du Nord au Niger, du Tchad au Burkina Faso (…) C’est la langue qui définit en premier lieu la culture amazighe et non pas la couleur de peau ou quoique ce soit d’autre. » La chanson la plus chère à son cœur est la seule dont elle ne soit pas l’auteur : « Allez on part », un titre de son premier album composé par son mentor, le raïss Moulay Mohamed Belfkhikh. Celui-là même qui la prend sous sa protection en 1985, et qui l’accompagnera jusqu’en 1991, l’année où elle décide enfin de prendre son envol. Si depuis cette date les succès se sont enchaînés, rien jusqu’alors ne fut évident, loin s’en faut.

Un passé tourmenté
Elle naît en 1962 non loin de Tiznit, et sa mère meurt alors qu’elle n’a pas trois ans. La vie auprès de son père et de sa belle-mère ne sera que souffrance et humiliation. Mariée de force à l’âge de dix-sept ans, elle s’enfuit aussitôt, revient vers les siens pour être de nouveau chassée. Autant d’expériences douloureuses dans lesquelles elle puise sa détermination. Ses premiers poèmes, écrits dès l’âge de treize ans, l’aident à tenir bon. Recueillie en 1981 par une femme de son quartier, elle refait surface en s’installant dans la banlieue d’Agadir. Et c’est au contact de ses voisines danseuses que secrètement elle nourrit l’espoir de devenir elle aussi chanteuse, pour revendiquer, pour s’exprimer. La roue tourne enfin quand elle doit remplacer une amie au pied levé. C’est le début d’une longue carrière et d'un amour sincère, celui de sa famille artistique. Un amour qu’elle reçoit aussi de son public, et qui la terrasse à chaque fois qu’elle monte sur scène, quand les larmes lui montent aux yeux. Un amour quasi fusionnel qui parfois aura frisé l’émeute, comme pour les grandes stars du rock. Le récital qu’elle donna en 1994 dans le cadre d’un festival dédié à la musique amazighe la vit en effet se faire escorter par des policiers afin de se frayer un chemin à travers la foule. Les journalistes iront même la suivre jusqu’à l’aéroport dans l’espoir de recueillir une ultime parole.

Pour la cause des femmes...
Celle qui aujourd’hui a « peur de ce qu’elle voit dans le monde, craint pour l’avenir de l’humanité » est sensible aux problématiques liées à l’environnement : « On dirait que
la Terre revient peu à peu à zéro, c’est-à-dire au commencement. Les oasis se dessèchent. Tout le vivant a été créé grâce à Dieu avec de l’eau, alors s’il n’y en a plus, il n’y aura bientôt plus rien. » Ses autres thèmes de prédilection : douleur de la solitude, de l’enfance privée d’amour, de la mère absente et bien entendu celui de la cause des femmes et de leur condition : « Je chante aussi pour ces femmes sans éducation et qui pourtant sont l’avenir de la société (…) Je sais ce qu’elles ressentent, ce qu’elles vivent, ce qu’elles espèrent, alors on se comprend. » Elle non plus n’est pas allée à l’école, mais elle a appris à lire le journal en arabe. Et elle se souvient de « la honte de parler berbère, donc de sa propre identité ». Dans une culture principalement orale, elle veut laisser une trace qui devra passer par l’écriture. Son livre « Mon identité », qui reprend ses poèmes, sera, elle l’espère, traduit en espagnol puis en français.
Aujourd’hui, elle n’a rien changé à ses habitudes : « Pour écrire, j’attends la nuit, le silence et choisis une petite pièce aménagée avec le strict minimum. » Elle se sent « bien dans sa vie, sereine, apaisée ». Fatima Tabaâmrant poursuit sa route et nous quitte en faisant le salut berbère : index, majeur et annulaire pointés au ciel pour signifier, la terre, l’homme, la langue. Soit en un mot : identité.

Texte Guillaume Rateau
interprète Rachid Benchaleh
Photo mathieu gast

 

 

 

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