Surnommé le Marco Polo de l’Islam, le Tangérois Ibn
Battûta entreprend au XIVe siècle un audacieux périple
de trente ans qui, depuis les lieux saints, suit l’expansion
de l’Islam en Inde, dans le monde turc et au royaume du
Mali encore fortement païen. Sa relation de voyage,
intitulée « Présent à ceux qui aiment à réfléchir sur les
curiosités des villes et les merveilles des voyages », est
une moisson d’observations sur le Moyen Âge de l’Islam,
les intrigues de cour et les munificences des palais.
Né à Tanger en 1304 d’une famille de cadis et de
cheikhs al Lawâta, Abû ‘Abd-Allah Muhammad
ben ‘Abd-Allah ben Muhammad ben Ibrâhîm al-Lawâti at-Tanjî, connu sous le nom d’Ibn Battûta
et de Shams ad-dîn en Orient, quitte le Maroc
en 1325 avec pour seule intention d’effectuer le
pèlerinage. Depuis La Mecque, où il séjourne
jusqu’en 1330, il rayonne en Irak et en Iran. Contrairement aux
idées reçues, il n’a pas le pied marin. Pour rejoindre l’Inde, qu’il
finit par atteindre par voie terrestre après avoir sillonné
l’Égypte, la Syrie, la Turquie, la Russie méridionale et l’Asie
centrale, il renonce à traverser l’océan Indien, réputé
particulièrement dangereux. En 1342, après un séjour de huit
ans à la cour du sultan de Delhi, il met le cap sur la Chine, à la
tête d’une ambassade qui se perd dans les aléas de la traversée.
Sur la route du retour, son navire reste quarante-deux jours à
chercher son chemin. Après ces mésaventures, il se replie
pendant deux ans aux Maldives, où on lui offre la charge de
cadi. En 1346, après l’Inde du Sud, Ceylan et Sumatra, il reprend
la route de l’Ouest jusqu’au Maroc où, en 1349, il apprend la
mort de sa mère, victime de la peste. Un an plus tard, il prend
part à la guerre sainte d’el-Andalous puis, au départ de
Sijilmassa, rejoint par caravane le royaume du Mali. De retour à
la cour de Fès en 1355, il reçoit l’ordre de dicter ses souvenirs
à Ibn Juzayy al-Kalbî, secrétaire andalou du souverain mérinide
Abû ‘Inân. Il est attesté que le scribe ne se priva pas de polir le
style de son récit et d’y ajouter tous les développements
susceptibles de plaire à Sa Majesté, dont on apprend sous sa
plume que son « maintien grave fait oublier celui du sultan de l’Irak, sa beauté celle du roi de l’Inde, ses belles moeurs celles du
roi du Yémen, son courage celui du roi des Turcs, sa longanimité
celle du roi des Rûm, sa dévotion celle du roi du Turkistan, son
savoir celui du roi de Jâwa ». Ibn Battûta avait-il bonne mémoire,
trente ans plus tard, de toutes ses pérégrinations ? Les dates, la
chronologie, les listes des souverains sont parfois incorrectes.
Les trois récits des voyages à Constantinople, Bulghâr et Pékin
sont improbables. Certains passages relatifs au pèlerinage ont
été empruntés à Ibn Jubayr. Mais l’ensemble reste digne de foi
et témoigne remarquablement bien des réalités politiques de
l’époque : fragmentation du monde islamique, multiplicité des
centres de pouvoir, hiérarchie des royaumes, conflits de pouvoir
et incertitude des successions.
Entre pèlerinages et quête de plaisirs
Le but suprême du voyageur est-il d’oublier où il va ? Ibn
Battûta part tout d’abord pour effectuer le pèlerinage à La
Mecque. Pourquoi a-t-il décidé de poursuivre sa route ? Il ne se
prend pas pour un géographe. S’il détaille ses itinéraires et
fournit des témoignages directs de contrées alors méconnues
(Îles Maldives), ou peu explorées (Mali, Inde, Sumatra, Chine), ses
descriptions sont souvent lacunaires. Aucun événement n’est
daté. La première partie de son récit – pèlerinage à travers
l’Égypte et la Syrie – relève d’un genre, très prisé en ce Moyen
Âge islamique tardif, qui est celui de la fahrasa (voyage d’études
dressant la liste des savants et des saints, des mosquées et des
tombeaux). S’il aime entrer en contact avec les populations,
récolter des anecdotes, détailler la visite des marchés et décrire
les coutumes vestimentaires et culinaires, il restreint ses
fréquentions aux membres de la communauté musulmane,
parmi lesquels surtout des juristes, car il ne parle que l’arabe.
Homme de loi, il a la rigueur du malékite, fuit les païens,
réprouve les sectes non orthodoxes, condamne le sacrifice des
veuves hindoues, la nudité des Africaines, le libertinage des
Ibadites d’Oman ou des Berbères du Sahara. Si tenté qu’il soit
par l’érémitisme, il aime jouir des biens de l’existence. Doué
d’une foi profonde et sincère, il est aussi frivole et sensuel.
Fasciné par les richesses de la cour, il n’en finit pas de relater
ses rencontres avec les princes et les élites au pouvoir, parmi
lesquelles il est très bien reçu car on sollicite de lui des
informations sur le lointain Maghreb et les rencontres faites en
chemin. Un accueil chaleureux assorti de cadeaux somptueux
justifie des éloges dithyrambiques, tandis qu’une hospitalité
mesquine lui inspire des propos ironiques voire méprisants.
Ne vivant, précisément, que de l’hospitalité de ses hôtes et de
leurs offrandes, il se complait à insister sur les marques d’estime
données par les puissants : banquets, vêtements mais aussi
épouses, concubines et esclaves, car Ibn Battûta, en plus de la
bonne chère, aime passionnément les femmes. Marié un nombre
incalculable de fois, autant pour satisfaire son plaisir que pour
sceller d’utiles alliances, il réserve de nombreuses pages de sa
relation de voyage à l’évocation des beautés exotiques. Aux
Maldives, il témoigne : « J’avais quatre femmes et des
concubines et je les honorais toutes chaque jour, et passais la
nuit chez celle dont c’était le tour. Or, je restai un an et demi
dans ces îles, sans cesser de me comporter de la sorte ».
Repères bibliographiques
Les premiers manuscrits des voyages d’Ibn Battûta sont
découverts en Orient en 1808. Le texte intégral parait
de 1853 à 1859.
Cet article doit beaucoup aux notices de Paule Charles-
Dominique qui accompagnent l’édition en Pléiade
Gallimard et à l’article de Gabriel Martinez-Gros, Les
merveilles, les rois, les savants : le voyage d’Ibn Battûta,
in E. Tixier et H. Bresc dir. Géographes et voyageurs au
Moyen Âge, Presses universitaires de Nanterre, Paris
2010. Au titre des vulgarisations qui témoignent de la
popularité de l’oeuvre, signalons le récit romancé de
Lofty Akalay, Ibn Battouta, Prince des voyageurs,
préfacé par Mohamed Naciri aux éditions Le Fennec en
2010, ainsi que le film documentaire et dramatique : Le
Grand Voyage d’Ibn Battûta, de Tanger à La Mecque,
réalisé par Bruce Neibaur en 2009. Tourné en Arabie
Saoudite et au Maroc, il a obtenu le Prix du public du
13e festival de La Géode.
Les premiers manuscrits des voyages d’Ibn Battûta sont
découverts en Orient en 1808. Le texte intégral parait
de 1853 à 1859.
Cet article doit beaucoup aux notices de Paule Charles-
Dominique qui accompagnent l’édition en Pléiade
Gallimard et à l’article de Gabriel Martinez-Gros, Les
merveilles, les rois, les savants : le voyage d’Ibn Battûta,
in E. Tixier et H. Bresc dir. Géographes et voyageurs au
Moyen Âge, Presses universitaires de Nanterre, Paris
2010. Au titre des vulgarisations qui témoignent de la
popularité de l’oeuvre, signalons le récit romancé de
Lofty Akalay, Ibn Battouta, Prince des voyageurs,
préfacé par Mohamed Naciri aux éditions Le Fennec en
2010, ainsi que le film documentaire et dramatique : Le
Grand Voyage d’Ibn Battûta, de Tanger à La Mecque,
réalisé par Bruce Neibaur en 2009. Tourné en Arabie
Saoudite et au Maroc, il a obtenu le Prix du public du
13e festival de La Géode.
“ Je quittai Tanger, ma ville natale, jeudi 2 rajab 725,
dans l’intention de faire le pèlerinage à La Mekke et de
visiter le tombeau du prophète – meilleures prières et
salut soient sur lui ! – J’étais parti, seul, sans
compagnon dont la société m’aurait pu être douce et
sans caravane dont j’aurais fait partie, mais j’étais incité
par une ferme résolution et un désir secret de visiter ces
nobles sanctuaires. Je résolus donc de me séparer de
mes êtres chers et je quittai ma patrie comme les
oiseaux abandonnent leurs nids. Mes parents vivaient
encore et je souffris de les laisser, éprouvant de la peine,
tout comme eux. J’avais alors vingt-deux ans. ”
Un Marco Polo de l’Islam
On a beaucoup comparé les deux
voyageurs, qui ont tous deux dicté leur relation de voyage à unscribe .
Quelque spoints le sdistinguent
néanmoins. Marc o Polo est un
commerçant, qui voyage sous la
protection de son père et de son oncle.
Il ne visite que l ’Asie . Son Devisement
du monde, dicté depuisuncachot,
connaî t un suc cès immédiat, et dès la
fin du XVe siècle , est traduit en
plusieurs langues . Ibn Bat tûta prétend
au rang de clerc , ‘âl im. Il ne voyage
sous la protection de personne . Il
parcourt des contrées inconnues de
Marco Polo. Il dicte son récit à la cour
du palais de Fès, mais n’ est traduit et
publié que 500 ans plus tard.