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Homme, Geste, objet Marrakech
















Un homme, un geste, un objet
Quand le maroquin devient marocain

Réputé depuis le Moyen Age en Europe, le travail du cuir marocain était voué à disparaître. Le roi Hassan II l’a préservé, les riads, les maisons d’hôtes et les restaurants récemment créés l’ont relancé. Cet art,
qu’il tient de son père, Hassan Naqiqi l’exporte
de nouveau de l’autre côté de la Méditerranée.
Des paires de babouches à profusion posées sur des étagères en aluminium, quelques poufs, des porte-monnaie dans un panier en osier… Dans un coin de la boutique, Hassan Naqiqi conseille un couple de touristes indécis sur le modèle et la couleur de leurs babouches. La réflexion va prendre une bonne vingtaine de minutes. Ce sera fuchsia pour madame, marron au bout légèrement retourné pour monsieur. Durant tout le temps que vont durer les tractations, Hassan restera imperturbable, rompu, de toute évidence, à ce genre d’exercice.
Cela fait vingt ans qu’il est dans le métier. Des clients exigeants, il en a connus. Pour le palais de Bouznika, du temps de Hassan II, il a exécuté un mur de cuir brodé et excisé. Le travail a duré trois mois. Il a également eu en charge la création de tapis de prière pour la mosquée
Hassan II de Casablanca. Pour Hassan Naqiqi, le défunt roi
a sans conteste relancé une profession vouée à disparaître.
« Sa Majesté connaissait mieux que personne l’artisanat. Il aimait discuter avec les artisans. Sans lui, je ne serais sans doute pas là aujourd’hui. » Si les Premiers Ministres successifs – Abderhamane Youssoufi et Driss Jettou – ont pris l’habitude de lui commander les cadeaux qu’ils mettent dans leurs bagages à l’occasion de voyages diplomatiques,
sa boutique — concédée gracieusement par Hassan II par l’intermédiaire du ministère du Tourisme et de l’Artisanat au cœur du Centre artisanal de Marrakech — croule depuis
dix ans sous les commandes. Une décennie qui est celle de l’engouement des étrangers pour Marrakech. Riads, hôtels, maison d’hôtes, restaurants… le travail ne manque pas.
Une quinzaine d’artisans épaulent Hassan dans son travail. Fauteuils, tables, armoires, têtes de lit… entre vingt et
trente pièces sortent chaque semaine de l’atelier. Depuis quelques années, certaines sont envoyées en France, en Italie, en Angleterre. « Marrakech, c’est bien… mais maintenant il faut voir plus loin. Tous les ans, je fais quatre à cinq salons de décoration en Europe. Je prospecte de nouveaux clients et je m’imprègne des tendances actuelles. »
Résolument moderne dans ses créations, Hassan perpétue pourtant une tradition : l’excision. Ils ne sont plus qu’une poignée à la pratiquer. La fleur de cuir teint est enlevée par endroits à l’aide d’un instrument tranchant pour laisser apparaître la couche inférieure d’un beige presque blanc.
Le motif décoratif — flore stylisée, entrelacs polygonaux… — est dessiné à la main à même le cuir. Ce savoir hérité de son père, Hassan continue de le pratiquer lui-même. C’est le seul moment où, dit-il, « j’ai l’occasion de faire le point avec moi-même. J’en profite pour me remettre en question et faire évoluer mon travail ».
Hassan a également recours à la broderie. Pratiquée jadis
au fil d’or ou d’argent, elle l’est aujourd’hui avec des fils de soie multicolores qui, appliqués sur la face visible, sont maintenus par des points d’un robuste fil de lin sur l’envers. Le cuir est si solide qu’il n’est pas nécessaire de le doubler. Cette qualité, Hassan l’obtient par le choix très sélectif de sa matière première. Il choisit principalement le cuir de chèvre, plus facile à exciser, à la fleur au grain marqué. Ce cuir de première qualité — qui peut aussi être de vache, d’agneau ou de chameau —, Hassan va lui-même le traiter, le teinter, puis il passera entre les mains d’une quinzaine d’artisans, chacun ayant sa spécialité : découpe, couture, assemblage, broderie. De même qu’il le transmet tous les jours à ses artisans, il aimerait – comme son père l’a fait avec lui – enseigner ce savoir-faire à son fils. Et s’il choisissait d’être médecin ? « C’est hors de question ; il y a trop de médecins. Et c’est
un métier où l’on n’est pas libre. Je veux que mon fils exprime sa créativité en toute liberté, sans contrainte. Le travail du cuir est le plus beau métier qui soit... »

Le cuir à fleur de peau

La tannerie
Le tannage traditionnel se pratique à partir de produits végétaux et animaux. Cette technique a été importée du Maroc en Espagne par les Maures. Les peaux sont d’abord trempées dans l’eau pour éliminer tous les poils, puis immergées trois semaines dans des fosses remplies de chaux. Pendant trois jours, des ouvriers vont malaxer les peaux avec leurs pieds dans ces mêmes fosses en forme d’entonnoir de plus d’un mètre de profondeur, où de l’eau additionnée à de la fiente de pigeon aura été ajoutée. Pendant encore vingt jours, elles sont enduites d’une pâte fabriquée à partir de figues sèches pour leur donner lustre et souplesse. À la fin de la première semaine, elles sont également salées pour les affermir sans leur enlever leur souplesse. Le tannage à proprement parler se fait dans des jarres contenant des graines de tamaris — elles donnent au cuir une teinte très claire, presque blanche — pilées et mélangées avec un peu d’huile. Après trois jours, les peaux sont séchées, étalées sur des pierres plates, battues pour les assouplir, lavées puis raclées avec un tesson de porcelaine.

Maroquin et cordouan
Au IXe siècle, des ouvriers chassés de Kairouan et de Cordoue s’installent à Fès. Ils sont à l’origine de ce cuir marocain dont l’exceptionnelle qualité lui vaut d’être exporté jusqu’à Bagdad. Sa notoriété est telle qu’au XVe siècle, la langue française adopte le terme de « maroquin » pour désigner le cuir finement travaillé. Le « cordouan » provient quant à lui – comme son nom l’indique – d’Andalousie.
Mais c’est au Maroc que sont nées les techniques de sa fabrication. Les cordouans étaient commercialisés en France sous forme d’articles déjà finis, bottes et chaussures en particulier. D’où le mot de… cordonnier.

 

 

 

 

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