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Histoire secrète

La medersa Ben Youssef

 

La medersa Ben Youssef

La medersa Ben Youssef
haut lieu de la science et de la foi

La medersa Ben Youssef est l’un des monuments les plus prestigieux de Marrakech. Édifiée dans la seconde moitié du XVIe siècle, elle restera jusqu’au XXe siècle un foyer de diffusion du savoir, avant de devenir un "patrimoine culturel" ouvert au public.

J’ai été édifiée pour les sciences et la prière par le Prince des Croyants, le descendant du sceau des prophètes, Abdellah, le plus glorieux des Califes. Prie pour lui, Ô toi qui franchis ma porte, afin que ses espérances les plus hautes soient exaucées ». Cette inscription, que l'on peut encore lire sur le linteau de la porte d'entrée, ainsi qu'une autre portant la date d'achèvement des travaux - 1565 - permet d'attribuer l'édification de la medersa au sultan Abdellah El Ghalib.
Celui-ci voulut certainement relancer une activité architecturale qui s’était fortement ralentie à Marrakech au cours des XIVe et XVe siècles : des quartiers entiers furent réaménagés, les rues et les places embellies, les mosquées, les fontaines, les hammams, les jardins et les latrines alimentés en eau… Quoi de plus emblématique alors qu’un édifice dédié à la gloire de Dieu et au rayonnement de la science pour rehausser l’image d’une ville redevenue capitale d’Empire ? Quant au nom attribué à la medersa, il semble que l’attribution à Ben Youssef était tout à fait dans l’ordre des choses : la mosquée, et par extension tout le quartier, porte le nom du fils et successeur de Youssef Ben Tachfine et garde le souvenir de la dynastie fondatrice de la ville.

La medersa Ben Youssef a une forme presque carrée. Ses caractéristiques en font l’un des plus beaux édifices de l’époque saâdienne : des murs robustes, des lignes fortes, un plan parfait, un décor peu chargé, une répartition harmonieuse des espaces…
L’entrée est surmontée d’une coupole couvrant la rue, s’adossant au mur Est de la mosquée Ben Youssef, ornée de stalactites sculptées dans le plâtre de très belle facture. La porte d’entrée en bois de cèdre, recouverte de plaques de bronze portant un décor ciselé, est imposante ; elle donne sur un long vestibule au fond duquel se trouve un espace carré surmonté d’une coupole haute au plafond de bois, recouverte à l’extérieur de tuiles vernissées vertes. À droite se situe le patio couvert de marbre blanc, au centre duquel un bassin d’eau ajoute à la sérénité des lieux. De l’autre côté du patio, se trouve la salle de prière avec les jambages de son entrée et ses colonnes en marbre massif de Carrare, que les Saâdiens importaient en quantité. Elle est surmontée d’une coupole plus grande que celle du vestibule d’entrée, plus haute et également recouverte de tuiles vertes.
De part et d’autre du patio, au rez-de-chaussée et à l’étage, s'ouvrent cent trente-deux chambres d’étudiants. Sur le côté opposé à l’entrée principale se trouve une salle d’ablutions avec bassin et eau courante. Les chambres d’étudiants qui ne donnent pas sur le patio central, ou ne sont pas à proximité des escaliers droit et gauche, s’agencent au rez-de-chaussée comme à l’étage autour d’un patio à ciel ouvert, rappelant le plan des maisons de la médina. Tout concourt à faire de cet édifice introverti un havre de paix, un lieu sourd aux bruits du dehors, propice à la méditation et à la prière. Le jour, tout est plongé dans la pénombre ; le soir, la lune se reflète dans le bassin du patio où dansent les flammes des lampes à huile ou des bougies… Un système d’aération ingénieux permet à l’air de circuler et d’atténuer l’ardeur des chaleurs de Marrakech. Le clapotis de l’eau du bassin ajoute à cette impression de fraîcheur.

Zellige, marbre, plâtre et bois...

Ce sont les quatre matériaux qui ont été utilisés pour revêtir les murs et orner la medersa d'un décor sobre, mais riche. Le zellige couvre les jambages des murs, les vestibules, les escaliers et quelques-unes des chambres d’étudiants. Les couleurs sont douces, avec une prédilection pour le bleu, le marron clair, le vert, le blanc et le noir.
Le marbre couvre le sol du patio central et orne les côtés de l’entrée de la salle de prière. Sur les retombées de l’arc en plein cintre, deux grandes plaques offrent un décor floral foisonnant d’une richesse exubérante. Huit grandes colonnes, dont les quatre centrales en marbre massif, supportent la coupole de la salle de prière. Elles portent des chapiteaux du même matériau, finement décorés et arborant des inscriptions à la gloire du fondateur. Quatre colonnes également en marbre, moins robustes, supportent les retombées de l’arc en fer à cheval du mihrab.
Au-dessus du zellige et du marbre, le plâtre est roi. Sur les murs des vestibules, du patio central, des galeries qui l’entourent, mais surtout dans la salle de prière, le décor sur plâtre - motifs floraux ou géométriques, calligraphies, ou stalactites - témoigne d’un savoir-faire consommé.
Le bois de cèdre surplombe l’ensemble du décor. Sculpté, découpé ou peint, portant tous les décors cités plus haut - géométriques, floraux, calligraphiques - il couvre les plafonds des chambres et des deux grandes coupoles, des vestibules et des portiques. Il est également utilisé comme matériau pour les portes, les linteaux, les consoles, les balustrades et les moucharabiehs des chambres d’étudiants donnant sur le patio central.
Le séjour d'Abdellah El Ghalib à Fès comme vice-roi lui avait permis d’admirer les plus belles medersas de l’Occident musulman, et il avait dû apprécier les avantages de l’héritage mérinide en matière d’officialisation de l’enseignement théologique. Pourtant, les medersas ont suscité au Maroc d’âpres débats entre savants ; dès le départ, elles n’ont pas fait l’unanimité. Leurs détracteurs reprochaient aux étudiants de n'y venir que pour toucher des pensions ; à certains enseignants de s’installer dans le confort d’une fonction qui s’était vidée de son sens au cours des siècles ; aux responsables, désignés par le pouvoir, de lui être totalement soumis ; aux manuels des étudiants de s'être progressivement limités à quelques abrégés qu’ils apprenaient par cœur.
Malgré ces critiques, en partie vraies, les medersas ont contribué à la diffusion du savoir. On imagine fort bien les destins des étudiants qui fréquentèrent la medersa Ben Youssef : des clercs modestes revenant dans leur village pour y enseigner, des experts en jurisprudence, des savants généralistes, des mystiques propageant la bonne parole, des pèlerins prêts au grand voyage sur les lieux saints de l’islam... Certes, le contenu des enseignements et le profil des enseignants étaient étroitement surveillés par le pouvoir : c’était au grand Cadi que revenait la charge de soumettre les noms des professeurs à l'approbation du sultan, de contrôler leur activité et de veiller au règlement de leurs émoluments. Certains sultans, comme Sidi Mohammed Ben Abdellah (1750-1790), s’étaient même érigés en réformateurs, allant jusqu’à dresser la liste des ouvrages d’étude autorisés, voire à rédiger des manuels. Mais, selon leur audace, les enseignants pouvaient traiter à leur guise les programmes officiels. C'est ainsi qu'au début du XVIIIe siècle, l’historien El Ifrani rédigea un ouvrage consacré à Ibn Sahl, poète andalou du XIIe siècle, tout en enseignant le Hadith et le droit… Ce qui nous amène à réviser notre vision de cet enseignement, qui débouche en fait sur une culture générale humaniste sans que pour autant les disciplines dites de sciences humaines soient officiellement inscrites au programme.
La medersa de Marrakech devait assurer « le vivre et le couvert » aux étudiants venus des campagnes ou des autres villes. C'est après une éducation de base qui lui était dispensée au sein des medersas rurales que le futur étudiant pouvait solliciter son entrée à la medersa Ben Youssef.
Les cours n’avaient pas lieu dans la medersa elle-même, mais à la mosquée toute proche. La medersa était, en fait, une sorte de « cité universitaire » dans laquelle les étudiants logeaient, vivaient et révisaient leurs cours. La salle de prière leur servait pour l’accomplissement du devoir religieux. Partiellement pris en charge par les fonds Habous affectés à la medersa, ils pouvaient arrondir leurs fins de mois en exécutant de petites besognes liées à leur savoir : assistance aux fêtes islamiques, récitations pieuses dans les zaouias et lors de la veillée des défunts, confection des Calames…
Ils recevaient un pain par jour et touchaient en outre un petit pécule en contrepartie de la lecture du Coran ou d’autres livres de prières dans les mosquées et les zaouïas.
Les copistes pouvaient vendre leurs œuvres lors d’enchères qui se tenaient tous les vendredis après la prière de l’Asr.
La medersa Ben Youssef se situe au cœur de la médina de Marrakech, dans le noyau historique bâti par les Almoravides. Par la voie la plus commerçante, Semmarine, on atteint la Place Jamaâ el Fna en dix minutes de marche, et la mosquée de la Koutoubia en un quart d’heure. Les étudiants vivaient donc parmi les habitants de la ville, en contact quotidien avec ce milieu laborieux, bouillonnant et créatif qu’est celui des artisans et des commerçants. On pourrait croire qu'ils passaient leur temps dans leur medersa, coupés du reste de la ville. Il n’en était rien : les témoignages de ceux qui ont autrefois fréquenté la medersa attestent d’une ouverture sur le monde. La fête récréative du Sultan des Tolbas (voir encadré) instituée par le souverain alaouite Moulay Rachid à la fin du XVIIe siècle était ainsi une occasion de sortir de la medersa et participer à la vie de la cité. Et Mohammed BenYoussef Temli, un maître respecté du début du XVIIe siècle, nous apprend qu’à son arrivée, il fut reçu à une lieue de la ville par plus de trois cents étudiants… Un nombre qui n'a cessé de diminuer, surtout depuis le milieu du XIXe siècle. En 1913, ils devaient encore être plus d’une centaine à fréquenter les cours des quarante-sept enseignants ; en 1931, les enseignants n’étaient plus que seize dont cinq exerçaient de manière fort irrégulière...

Et la medersa devint lieu de mémoire

Dédiée jusqu’au XXe siècle à la science et à la religion, la medersa a aujourd'hui changé de fonction pour devenir un « patrimoine culturel » ouvert au public, et relève du Ministère de la Culture après avoir appartenu aux Habous et Affaires Islamiques. Ce sont donc surtout des considérations de conservation d’un patrimoine national et d’augmentation des recettes des monuments historiques de la ville qui expliquent cette mutation fonctionnelle. Placée sur les circuits touristiques en médina, la medersa voit affluer un public croissant. Avec la Coupole almoravide, dégagée par les fouilles archéologiques au début des années 1950, et plus tard le Musée de Marrakech et Dar Bellarj, la medersa a contribué à faire du quartier Ben Youssef un lieu de mémoire au cœur de la médina.. Des travaux de restauration, entrepris en 1999, se sont achevés en 2002. La consolidation du monument, son étanchéité, son assainissement et l’installation d'un système anti-incendie ont été réalisés, ainsi que la restauration des boiseries, du plâtre et des zelliges. En somme, malgré des appréciations parfois divergentes, on peut dire que la medersa Ben Youssef est désormais sauvée…

 

 

La medersa Ben Youssef


La medersa Ben Youssef

Une architecture introvertie propice à la méditation
Le sultan des Tolbas
À l'issue de l’année universitaire, les étudiants s’installent hors de la ville et, pendant quelques jours, s’amusent en toute impunité et même, avec la complicité du pouvoir, à tourner en dérision tout ce qu’ils doivent respecter : les maîtres, les cours, l’administration, le prône qu’ils n’hésitent pas à réciter en avalant goulûment des figues qu’ils portent en chapelet autour du cou… Un « sultan » est élu parmi eux au cours d’enchères qui se tiennent dans la salle de prière de la medersa Ben Youssef et auxquelles participent les notables de la ville et de la région, et le véritable Sultan lui envoie les insignes du pouvoir : son parasol, sa garde personnelle… Le sultan des Tolbas possède pour l’occasion son propre sceau qui lui sert à promulguer des édits, à caractère burlesque mais qui sont respectés. Cette semaine est surtout le prétexte, pour les étudiants, perpétuellement affamés, à de mémorables festins ! Puis, tout rentre dans l’ordre et le sultan des Tolbas s’enfuit très vite, car, s’il est retrouvé, il subira de ses condisciples la bastonnade. Il a eu auparavant, en revanche, le droit de formuler auprès du Sultan un vœu qui sera exaucé et dont profitera le notable qui avait emporté les enchères.
Hamid Triki, Medersa de Marrakech, 1999

La medersa Ben Youssef Ne peut habiter la medersa que celui qui a atteint vingt ans et au-dessus, qui s’adonne à l’étude de la science ou à son enseignement dans la mesure de sa compétence, qui assiste à la lecture du hizb (chapitre du Coran) matin et soir et aussi au cours du professeur de Coran de cette medersa, d’une manière assidue, sauf pour cause d’empêchement légitime, tel que maladie ou autre excuse analogue, justifiant son absence. Si cet étudiant a habité la medersa pendant dix ans sans que ses bonnes aptitudes se soient révélées, il sera expulsé d’autorité, car il porte préjudice au habous (biens de main-morte). D’autre part, celui qui habite légitimement la medersa ne peut y emmagasiner que dans la mesure de ses provisions selon l’usage en matière de habous.
Consultation juridique du savant d’époque mérinide Al Abdusi
La medersa Ben Youssef Quand un voyageur européen découvre la medersa…
« …Çà et là, dans le demi-jour d’une baie, on découvrait une figure de jeune clerc. C’est là qu’ils logent les escoliers musulmans (comme jadis ceux de Paris au collège d’Harcourt, de Navarre ou de Normandie…).
En voici paraître toute une bande, silhouettes scolastiques, grands, pâles garçons, de mines creuses et tous encapuchonnés.
Ils vont et viennent autour du bassin, comme en tout pays, des étudiants avant ou après un cours…
Très différent, un ouléma se tenait à l’écart, à l’autre bout de la cour. En noire cimarre qui tombait tout droit, en turban mince comme une calotte de moine, le visage strict, avec des yeux profonds qui nous épiaient de côté, sans bienveillance, il avait l’air, de loin, d’un docteur du XVe siècle, de quelque maigre et solitaire Faust. »
André Chevrillon, Marrakech dans les palmes, 1919
   
   
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