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Couleurs Marrakech - Rêve de maison

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Riad Marrakech - Riad Maroc
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Dar Rhizlane
Le temps retrouvé
texte corinne verner - Photos Cécile Tréal et Jean-Michel Ruiz

Du talent de deux hommes animés d'une même passion pour le Maroc, est né il y a deux ans Dar Rhizlane, un palais d'hôtes. Charles Boccara l'a doté de l'architecture solide et pure des ksour berbères. Ahmed Sadki lui a donné le raffinement d'un décor mêlant les styles oriental et Art déco.
Alchimie experte…

La vie de château

Cette demeure devait à l'origine être vendue par appartements. Et puis nous nous sommes aperçus que l’ensemble pouvait devenir un hôtel de charme, dans lequel nous ne louerions pas des chambres, mais des instants privilégiés… Un palais n’est pas nécessairement la demeure d’un prince. Au Maroc, dans chaque maison traditionnelle, la plus modeste soit-elle, on vit comme dans un palais. On y dispose d’un bout de ciel à soi, on y écoute le bruit de l’eau, on y respire l’odeur des jasmins et des fleurs d’orangers… C’est l’idée que je me fais, moi, architecte, de ce Maroc un peu utopique où je travaille depuis des années. Dar Rhizlane est une sorte d’hommage à la maison à patios et, plus généralement, à toutes les traditions de l’architecture arabe, voire méditerranéenne. C’est la maison primordiale. »
Niché dans le quartier de l'Hivernage, à l’extérieur des remparts de la Ville Rouge, Dar Rhizlane a la force de caractère et le charme des demeures anciennes du Maroc. C'est à croire qu'il a toujours été là, avec sa façade élégante et sage émergeant des palmes de jardins ombragés.
Le lieu avait un passé… Au fond du jardin s’élève une belle maison bourgeoise des années Quarante, aux lignes droites et pures. Et tout autour, le quartier a aussi son histoire, chargée de révérence envers la culture marocaine. L'Hivernage, en effet, est né de la volonté du maréchal Lyautey. Soucieux de préserver l'authenticité des médinas, il avait initié un plan d'urbanisme qui permettait d'installer la colonie européenne à distance respectueuse des habitants. Après le Guéliz, vint l'édification de l'Hivernage, pensé comme un lieu chic de villégiature pour les amateurs de soleil en hiver. L'esprit perdure… Le long des larges avenues bordées de jardins et de villas élégantes, les chevaux tirent au trot cadencé des calèches qui n'ont pas pris une ride. Leur rythme est celui qui convient pour pénétrer dans la cité-jardin, comme pour laisser la mémoire remonter le temps ou l'arrêter.

Comme dans les palais d’autrefois…

Charles Boccara a été formé à l’école des Beaux-Arts, à Paris. Il y a suivi une formation plutôt classique : « On y étudiait les architectures grecque et romaine, on y était imbibé d’ordre et de symétrie que l’architecture moderne a ensuite pris plaisir à décoiffer, à écorner. Or, quand je suis venu travailler au Maroc, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver le langage de cette architecture classique que l’on m’avait enseignée ».
Dar Rhizlane aurait pu, il y a un siècle ou deux, être la demeure d’un riche pacha. L’édifice est haut et imposant, flanqué de nobles minzehs couleur vert d’eau. Comme dans les palais d’autrefois, il s’organise en une succession d’espaces qui sont autant de séquences de l’art de vivre marocain. On pénètre dans la demeure en franchissant une grille ouvragée, qui ouvre de part et d’autre sur un premier patio composé de deux bassins de plantes aquatiques, papyrus et nénuphars. On atteint ensuite l’hôtel par une sorte de galerie voûtée, édifiée en briquettes traditionnelles, les « fakra ». La galerie équivaut à la ruelle de la médina. Elle dessert quatre chambres - chacune avec son jardin privatif - et mène au salon de réception qui a la forme d’une galerie perpendiculaire à la première. Il ouvre sur un deuxième patio comprenant, à gauche, la piscine toute pavée de zelliges, à droite, un bassin et au centre, fermant le riad d’eau, une autre galerie toute en arcades. La partie droite a été vitrée et aménagée en salon d’hiver. La partie gauche adopte la forme d’une longue pergola qui clôture la piscine. De cette galerie centrale, surmontée d’une terrasse semblable au pont d’un petit navire, on accède à un jardin dont les sentiers de pierre ocre rose mènent à la villa des années quarante. Protégée par une haie de rosiers blancs, elle est sertie à gauche de son jardin privatif, à droite d’un autre bassin. Un restaurant, une suite et deux chambres y ont été aménagés.
Les mêmes subtilités organisent les trois étages de l’hôtel : chaque appartement est une sorte de riad. Les chambres s’ouvrent à la fois sur une terrasse et sur un salon central qui serait comme la mémoire du patio. À la verticale, le bâtiment s’ordonne de part et d’autre d’une ligne médiane imaginaire qui dessinerait une frontière des genres. Dans l'aile gauche, toutes les suites portent des prénoms de femmes - Aïda, Soraya ou Leïla - auxquelles correspondent, sur l’aile droite, des suites baptisées Bilal, Shahine ou Marwane. Le jeu de leurs correspondances réside dans la variation des couleurs. Au rez-de-chaussée, les quatre chambres portent les noms de parfums évocateurs de l'Orient - musc, santal, jasmin - auxquels répondent les arômes du jardin. Il suffit de laisser glisser sa main dans les haies de thym et de romarin pour que l'air s'en trouve embaumé. Des massifs de feuilles de géranium subtilement citronnées débordent des jarres de Taroudannt. Des cascades de jasmins couvrent les murs de la pergola, tandis que galants de nuit et rosiers sauvages embaument les allées.

Une esthétique de l’intime

Dar Rhizlane est tout en voûtes, en niches et en recoins. Les chambres sont lovées dans des minzehs qui, détachés de la façade, se noient dans le ciel bleu et les cimes des palmiers. On y est comme un oiseau perché sur sa branche. Des chicanes mènent d'une pièce à une autre. Les fenêtres sont toutes doublées de petits volets intérieurs : quand ils sont ouverts, le regard se perd dans la chevelure argentée des oliviers de l'Hivernage ; quand ils sont fermés, la pénombre avive la perception d'un espace intime. On n'est jamais ni complètement dedans, ni complètement dehors, une dialectique qu'exprime subtilement la porte marocaine. « Les portes extérieures des maisons sont pleines, car destinées à être fermées », indique Charles Boccara. « En revanche, les portes intérieures, avec leurs doubles vantaux, sont pensées ouvertes, tout en suggérant le passage d'un seuil… C'est une architecture d'une richesse que je n'ai pas fini d'explorer ».
Les décorateurs ont également trouvé à s’exprimer dans le choix des tissus. Fins comme des bas de soie ou épais comme de la toile, nus ou brodés de soie, ils dissimulent ou dévoilent. Sur les lits, ils adoptent des tons nacrés et s'épandent généreusement sur les sols. Sur les terrasses, ils tempèrent aux heures les plus chaudes l'agressivité de la lumière. Chaque chambre dispose d'un coffre ancien qui, sculpté, peint ou incrusté de nacre, évoque le monde merveilleux d’un conte des Mille et Une Nuits. Les balcons de cèdre reproduisent les moucharabiehs derrière lesquels sultanes et courtisanes observaient la vie des salons. Les murs sont décorés d'aquarelles qui peignent les scènes du temps passé. Dans les galeries du rez-de-chaussée, sous les voûtes de briquettes rouges, règnent le calme et la fraîcheur d’un monastère. Pourtant, aucun mur n'arrête la vue sur la perspective des jardins. Dans le salon d'hiver, intime comme un boudoir anglais, des baies vitrées ouvrent généreusement sur l'extérieur. Le soir, tout l’hôtel s’illumine des petites flammes des bougies. Un lustre est posé sur la pelouse. Des lanternes ajourées bordent les allées. L’atmosphère devient alors féerique. Les lumières dansent, le palais se reflète à la surface de l’eau qui murmure dans les seguias tapissées de zelliges. Enfin, la végétation elle-même se prête au jeu de la dissimulation. Les cascades de bougainvilliers blancs couvrent comme des parures le corps de la demeure et en soulignent les seuils.

L’esprit de plaisir

« Après cette délicatesse des espaces - et c'est pour un architecte un paradis - il y a le revêtement des sols et des murs... ». Toute la maison est faite de matériaux traditionnels. Les chambres sont pavées de bejmat ciré aux tons légèrement ambrés. Le restaurant offre un très beau tadellakt dans les tons de vieux rose. Les murs des chambres sont en patine cirée. Leurs couleurs déclinent la gamme des ocres, dans les tons clairs jusqu'à un écru très lumineux, dans les tons foncés jusqu'au prune et aux bruns. Les assemblages de zelliges sont toujours des créations originales qui osent tous les mariages de couleurs. On en trouve sur les sols, sur les murs de la façade, sur les tables, encastrés dans d’épais plateaux de bois, disposés en frises dans les salles de bains, recouvrant même les cheminées, qui n’existent pourtant pas dans la tradition des casbahs. Mais pourquoi s’en passer, puisqu’elles offrent un plaisir ? « Dans un hôtel d’atmosphère, on offre… » Dans cet esprit, des pots de roses, de verveine et de lavande séchées ont été placés dans les chambres, des assortiments de pâtisseries orientales sont présentés sur des petits plateaux de cuivre tandis que des flacons d'essences ornent les salles de bains.
Dans la tradition des palais, les artisans ont tout fait sur place et sur mesure. Certains meubles reproduisent des modèles anciens, d’autres sont des antiquités, chinées par Ahmed Sadki. Dans la première galerie, un fauteuil et un bahut syriens se font face et se mirent dans d’immenses miroirs en cèdre sculpté de calligraphies. Dans le salon de réception, une bibliothèque, syrienne elle aussi, tout incrustée de nacre, réfléchit de mille feux les rayons du soleil. Ahmed Sadki connaît la valeur de l’exotisme et du luxe. Avec beaucoup d’humour, il a su trouver aussi un percolateur des années Trente, une vieille « Gaggia » de cuivre qui règne en patronne sur le bar près de la piscine. Des lampes en pâte de verre façon Bohême décorent la suite de la villa des années Quarante. Des coussins afghans ornent les méridiennes des suites du troisième étage. Les robinetteries sont anciennes, les vasques de cuivre dorées à la feuille. La vaisselle est de porcelaine et d’argent. Et la cuisine de Zakia, célèbre pour ses innovations, n’est pas le moindre des plaisirs. C’est une affaire de famille : sa mère, déjà, était la cuisinière de la Mamounia.
Enfin, le travail du cuir enchante les sens. Il occupe la place d’honneur à Dar Rhizlane, lui conférant une atmosphère de demeure bourgeoise, digne et confortable. Chaque chambre a ses poufs, ses banquettes. Quant au salon d’hiver, tout de cuir, de métal et de bois derrière la transparence de ses vitrages, il est une pure réussite. Les tentures cachent dans leurs plis des motifs de velours rouges empruntés aux tentes caïdales. Les sols sont habillés de tapis de haute laine, tandis que jarres et palmiers offrent leurs courbes sensuelles à l’entrée du salon. On rêve d’y laisser filer le temps, abandonné à la volupté et au raffinement du lieu…

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