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Horizons








































Formidable chaos des monts fauves du Haut Atlas, immensités vides jusqu’au vertige des ergs, des regs et des hamadas, lacs asséchés, oueds fantômes, gorges et canyons… Le Grand Sud, c’est la rencontre entre le monde vertical de la montagne et celui, horizontal, du désert. C’est le règne sans partage du minéral, le temps pétrifié sous des ciels impassibles, la brutalité nue de la Terre d’avant la vie… Pourtant, des hommes ont fait leur cet univers. De sols maigres inlassablement travaillés, de sources parcimonieuses et de puits creusés dans la pierre, ils ont fait jaillir des oasis ; de leurs mains, ils ont pétri des villes et des citadelles de glaise ; et de ces steppes d’herbes rêches qui parfois triomphent du désert, ils ont fait des pâturages où broutent leurs chèvres et leurs dromadaires. Quelques tentes noires plantées au creux des dunes, une caravane qui surgit du néant avant de s’y engloutir de nouveau, un petit berger assoupi à l’ombre d’un tamaris, au loin comme un mirage brouillé, la tache verte d’une palmeraie… Là est le prodige : de ces espaces désolés que les mystiques font appartenir à Dieu seul, des humbles parmi les humbles ont su faire un lieu de vie.
Un désert vivant…

Au pays des grandes solitudes


Le temps où les grandes caravanes venues du Niger ou de Tombouctou convergeaient à travers le Sahara vers les cols de l’Atlas est bien révolu. De même, les immenses troupeaux de dromadaires qui, il y a quelques décennies encore, transhumaient de pâturage en pâturage au fil des saisons ne sont plus qu’un souvenir. On en connaît bien les raisons : fermeture des frontières, évidente supériorité pratique du camion et du 4x4 sur les animaux de bât, attraction des villes, de leur confort, de leurs écoles et de leurs hôpitaux… Paradoxe : même si toute vie ne l’a pas abandonné, le désert semble n’avoir jamais été aussi désert qu’aujourd’hui… Combien de temps faudra-t-il encore pour que disparaissent les dernières khaïmas en poil de chèvre, pour que les derniers nomades abandonnent sur le seuil de maisons en dur leurs semelles de vent ? Le novice des pistes ne cesse pourtant de s’en étonner : le soir, au bivouac, alors qu’il commence à se croire le dernier être vivant sur la terre, il voit parfois surgir de la nuit des hommes silencieux qui le saluent d’un geste et d’un sourire, s’accroupissent en cercle autour du feu, bavardent un moment à voix basse, puis se lèvent et disparaissent comme happés par le vide. Ainsi est le pays des grandes solitudes, encore hanté par les spectres de ses derniers habitants… Une civilisation est en passe de disparaître sans bruit sous nos yeux. Elle ne laissera sans doute nulle trace dans le sable. À nous de la garder précieusement dans nos mémoires…


À une heure trente environ d’une piste qui suit le cours asséché du Draâ – un 4x4 et une bonne expérience de la conduite sur le sable sont indispensables – le bivouac installé au pied des dunes de Chigaga constitue une superbe étape. Les tentes traditionnelles abritent une salle à manger-salon meublée de divans et de tables basses, des dortoirs de quelques lits équipés de matelas, de draps et de couvertures. À l’écart, le bloc sanitaire – douches, toilettes – est d’une exemplaire propreté. La cuisine traditionnelle – tagines, couscous, méchouis – est de qualité. Prix par personne/jour en demi-pension : environ 700 Dh. Réservation auprès des hôtels La Fibule du Draâ et Ksar Tinsouline, à Zagora (voir pages « Pratique » et « Adresses »).

L’oasis, au murmure des séguias

On hésite à employer le mot, tant il est galvaudé. Mais comment ne pas parler de miracle quand on pénètre dans une oasis ? Si « le désert, c’est Dieu sans les hommes », l’oasis, c’est l’œuvre des hommes seuls, une création née de leur volonté acharnée de survivre, de leur invraisemblable capacité à faire jaillir la vie là où ne régnaient que la pierre et le sable. L’oasis, c’est le murmure des seguias, l’ombre dense des palmiers, le parfum des citronniers, de la luzerne fraîchement coupée et des terres labourées. Un miracle, en effet, mais un miracle qui doit tout à la sueur du fellah… On ne visite pas une oasis, on la goûte, on la hume, on y guette au lever du soleil les premiers chants d’oiseaux et les brumes rases qui frôlent les carrés de luzerne, on y attend la paix du soleil couchant quand hommes et bêtes remontent fourbus au village. Menacées par l’exode des paysans vers les villes, par le manque d’entretien des khettaras et des seguias, beaucoup sont inexorablement reprises par le désert. Il en reste heureusement d’admirables. À parcourir celles de Tineghir, de Fint, de Tagounit ou de la vallée du Draâ, on comprend comment des tribus du désert ont pu inventer, il y a des millénaires, le mythe du Paradis terrestre.


Ksar Jallal, « Chez Hélène », Fezna, BP 322, 52200 Erfoud (panneaux sur la route de Goulmina à Erfoud, au nord du village de Jorf). Tél. : +212 (0) 55 78 95 07 et 61 08 16 49
Sa construction vient à peine de s’achever, et pourtant elle semble être là depuis toujours. Cette belle demeure en pisé respecte jusqu’au scrupule l’architecture traditionnelle. Pour la décoration intérieure, Hélène s’est laissé guider par son goût, qui est parfait : espaces lumineux, couleurs apaisantes, bibelots choisis, meubles européens et marocains en harmonie. Le jardin est charmant, et des terrasses, la vue sur l’oasis de Fezna et le désert est superbe. Chambres doubles de 1 000 Dh (basse saison) à 1 200 Dh (haute saison), suites de 1 200 à 1 500 Dh (BS) et de 1 500 à 1 700 Dh (HS). Les petits déjeuners sont compris. Repas de 180 à 220 Dh. Hammam, massages. Soulignons qu’une suite est spécialement aménagée pour les handicapés.

Nés de la terre
Silhouettes massives entraperçues au détour d’un sentier d’oasis, hautes tours sommées de merlons agrippées au flanc rocheux d’une vallée, villages-forteresses clos par des murs aveugles, les agadirs, les kasbahs et les ksour du Grand Sud sont, avec leurs proportions parfaites, leurs façades ornées de motifs géométriques sur lesquels
jouent ombres et lumières, de purs
chefs-d’œuvre architecturaux. Bâties
autrefois par des nomades berbères sédentarisés qui utilisèrent les matériaux à leur portée – pisé,
troncs de palmiers, branchages et tiges de roseaux – ces constructions aux dimensions parfois impressionnantes sont parfaitement adaptées aux rudes conditions climatiques du désert et
de la montagne, car naturellement climatisées et résistantes aux intempéries pour peu qu’on les entretienne. Mais survivront-elles au choc culturel que représente l’invasion de la civilisation industrielle ? Le ciment et le béton commencent à gagner les vallées les plus reculées, les ksour se vident de leurs habitants, les agadirs, devenus inutiles, s’ouvrent aux quatre vents, tandis que les familles aristocratiques abandonnent leurs kasbahs pour des villas citadines. Des centaines de ces édifices menacent de retourner à leur terre d’origine. Il est encore temps de sauver les plus beaux.
Sinon, c’est un irremplaçable patrimoine architectural qui dans moins de deux décennies aura définitivement disparu.


Ksar Sania, BP 4, Merzouga. Tél. : +212 (0) 55 57 74 14 et 61 35 99 10
Au pied des plus hautes dunes du maroc, cet hôtel à l’architecture néo-traditionnelle s’intègre parfaitement dans le paysage. Françoise, la maîtresse des lieux, est une mine de renseignements passionnants sur la région qu’elle connaît comme sa poche. Les chambres, décorées dans le style berbère, ne sont pas toutes climatisées, mais les murs de pisé jouent efficacement leur rôle isotherme. Organisation de bivouacs et de méharées. Chambres doubles, triples ou quadruples en demi-pension : de 250 à 400 Dh/personne. Suite en demi-pension : 450 Dh/personne. Nuit sous tente nomade en demi-pension : 175 Dh/personne.

Dar Kamar
La Maison de la Lune

Il faut pousser cette porte discrète, dans une petite rue en pente de la médina, à deux pas de la kasbah de Taourirt. Elle ouvre sur l’une des maisons d’hôtes les plus surprenantes, les plus séduisantes du Sud marocain. Carmen et Juan Cabezas rêvaient d’une demeure dans la palmeraie. Et puis ils sont tombés par hasard sur une ruine superbe : l’ancien palais de justice de Ouarzazate, construit à la fin du XVIIe siècle, bien avant que le Glaoui ne fasse édifier sa kasbah. Dix-huit mois de travaux, menés dans le respect de l’architecture originelle – espaces organisés autour d’un grand puits de lumière, matériaux traditionnels tels que bejmat, bois de palmier et treillages de roseaux – et fin 2003, la Maison de la Lune pouvait accueillir ses premiers hôtes. On sent tout le bonheur que Carmen et Juan ont éprouvé à chiner meubles et bibelots, à oser des mariages de style – berbère, africain, européen – à harmoniser les couleurs des murs de terre brute, des tapis à motifs géométriques de Tazenaght et des carrelages de Fès – et à décorer chambres et salons de masques maliens, sénégalais ou gabonais, de fauteuils espagnols, de tissus mauritaniens et de rideaux égyptiens. Son nom le laisse deviner : la Maison de la Lune est l’œuvre de rêveurs et de poètes… (voir également les pages « Pratique » et « Adresses »)


Villa Kerdabo, 22b Sidi H’ssain Bennaceur, 45000 Ouarzazate. Tél. : +212 (0) 44 88 77 27 et 68 67 51 64
On hésite à parler de maison d’hôtes. Chez Élisabeth et Baudoin d’Aboville, c’est dans une maison de famille que l’on est reçu, et tous deux vous accueillent comme des cousins perdus de vue depuis trop longtemps. Deux salons, huit chambres dont une quadruple et trois triples, deux terrasses panoramiques, une grande piscine… Voilà un lieu conçu pour un vrai séjour, non pour une simple étape. Chambres doubles : 300 Dh/personne avec petit déjeuner, 390 Dh/personne en demi-pension.

Se loger et dîner

Merzouga
Auberge Kasbah Derkaoua, km 21, route de Rissani à Merzouga. Tél. : +212 (0) 55 57 71 40 et 61 34 36 77 aubergederkaoua@hotmail.com
On est ici « Chez Michel », une adresse que tous les amoureux des dunes de Merzouga connaissent surtout sous ce nom. Charme absolu d’un jardin luxuriant, confort des chambres au décor raffiné, table royale... Piscine, tennis, organisation de bivouacs, de méharées, de randonnées pédestres, équestres ou en 4 x 4… Chambres doubles (en demi-pension uniquement) : 450 Dh par personne. Bungalow, suite ou appartement en demi-pension : 1 350 Dh pour deux. Menus de 110 à 170 Dh.

Ouarzazate
Dar Kamar (voir article ci-dessus)
45 Kasbah de Taourirt. Tél. +212 (0) 44 88 87 33 et 61 74 37 10
Chambres doubles de 90 à 110 ¤, petit déjeuner compris. Menu 20 ¤. Hammam 5 ¤, hammam + gommage 15 ¤.

Hôtel Fint, bd Mohammed V, BP 306. Tél. : +212 (0) 44 88 48 86
Ce grand établissement présente l’avantage d’être situé en face de la kasbah de Taourirt. 74 chambres – dont une suite – sont climatisées et chauffées. Les tarifs sont plus que raisonnables. Chambres doubles 418 Dh, petit déjeuner inclus, menus de 80 à 100 Dh.

Tineghir
Kasbah Lamrani, Zone touristique. Tél. : +212 (0) 44 83 50 17
Nous avons aimé l’atmosphère de cet hôtel construit sur le modèle des kasbahs du Dadès. Les 22 chambres sont spacieuses et parfaitement équipées, la piscine de belles dimensions et le restaurant bédouin sous tente plein de charme. Organisation de bivouacs et de randonnées en 4x4 ou à dos de chameau. Chambre double 460 Dh, 760 Dh pour deux en 1/2 pension, petit déjeuner 40 Dh, menu 110 Dh

Le Tomboctou, 126 avenue Bir Anzarane, Tél. : +212 44 83 46 04
Cet hôtel de charme situé près du centre, mais parfaitement calme, s’abrite dans une ancienne kasbah restaurée avec un goût très sûr. Les 21 chambres – dont 4 sans sanitaires – sont décorées et meublées avec une sobriété qui sied à l’architecture des lieux. Une piscine et un restaurant qui sert une cuisine marocaine et internationale de bon aloi. Organisation de méharées, de randonnées en 4x4 et VTT. Chambres avec sanitaires pour une à cinq personnes à partir de 355 Dh avec petit déjeuner. En demi-pension : 620 Dh pour deux en chambre double.

Tinejdad
Ksar el Khorbat, Tinejdad. Tél. : +212 (0) 55 88 03 55
Tout ici est vrai, « dans son jus », comme disent les antiquaires. Un vrai ksar, vraiment habité par de vrais paysans. Dans l’une des ruelles couvertes s’ouvre l’entrée de la maison d’hôtes. Les chambres sont vastes et sobrement décorées. Au restaurant et sur sa terrasse ombragée, on sert une cuisine locale savoureuse. À deux pas, le Musée des Oasis attend votre visite. Chambres doubles en 1/2 -pension : de 800 à 1 000 Dh, menus de 70 à 100 Dh.

Zagora
La Fibule du Draâ, route de Mhamid. Tél. : +212 (0) 44 84 73 18
L’hôtel est simple, mais les chambres climatisées et chauffées sont confortables. Beau jardin intérieur, piscine, restaurant et bar de plein air. Chambres doubles à partir de 368 Dh, petit déjeuner inclus. Menu à 110 Dh et carte.

Ksar Tinsouline, avenue Hassan II.
Tél. : +212 (0) 44 84 72 52
Construit dans les années 40 dans le style des ksour du Draâ, ce bel établissement a gardé un cachet exceptionnel : vastes chambres admirablement meublées, boiseries et zelliges. La vue sur l’oasis, au-delà du jardin planté d’arbres fruitiers, est de toute beauté. Climatisation, piscine, salon oriental, restaurant, hammam… une vraie adresse de charme. Chambres doubles 635 Dh, suites 960 Dh, petit déjeuner compris. Menus à partir de 100 Dh.

Visiter

Tinejdad
Musée des Oasis (s’adresser au Ksar El Khorbat, voir ci-dessus)
Une visite indispensable pour ceux qui veulent comprendre l’organisation économique, sociale et religieuse des oasis de la région. Les collections présentées sont d’une surprenante richesse, et la muséographie d’une grande intelligence. Entrée 20 Dh.

Chez Zaïd. Tél. : +212 (0) 55 78 67 98
Cet ancien guide de grande culture expose et vend des objets d’art et d’artisanat de qualité. Même si vous n’achetez rien, entrez et écoutez-le. Vous apprendrez beaucoup… Le « Village culturel » qu’il aménage près de la ville promet de devenir un pôle d’intérêt exceptionnel.

 

 

 

 

 

Acheter
La Maison Berbère, centre ville, à côté de la mosquée.
Tineghir. Tél. : +212 (0) 44 83 43 59
Tissus, tapis, bibelots, bijoux, antiquités… La qualité des objets mis en vente par les frères Alaoui Lamrani est absolument remarquable. Les prix – justifiés – sont plus doux qu’à Marrakech ou à Ouarzazate.

Louer une voiture
Medloc, 75 rue Ibn Aïcha, 1er étage, app. n°3, Marrakech. Tél. : +212 (0) 44 43 57 57 et 61 18 13 89 (24 h/24)
Pour parti en montagne ou dans le désert, on ne confie pas sa vie à n’importe quel véhicule. Medloc ne propose que des voitures de tourisme et de 4x4 de toute confiance. Tarifs sur demande.

Hamada Transports, Imm. 179, App. n° 1, 1er étage, Lot Saada, Ménara, Guéliz, Marrakech. Tél. : +212 (0) 44 43 21 87 et 61 24 26 63. Ouarzazate : App. n° 2, Bab Sahara place Al Mouahidine. Tél. : +212 (0) 44 88 57 00 /68 72 et 61 17 38 42
Cette société de location de 4x4 et de minibus est spécialiste du désert et de la montagne. L’excellent entretien de ses véhicules – dont une quinzaine de Toyota Land Cruiser et autant de Land Rover – et la compétence de ses chauffeurs assurent une sécurité maximale. Prix de location à la journée, avec chauffeur exclusivement pour un Toyota, de 110 à 130 ¤ pour un Land Rover
(+ carburant). Tarifs dégressifs selon la durée. Organisation de randonnées et de bivouacs.

Texte RENE GAST
photos MATHIEU GAST
DOSSIER REALISE EN COLLABORATION
AVEC NOMAD ATTITUDE

















Les Nouaji, derniers seigne urs du désert

Fraction maraboutique de la confédération arabophone des `Arib, grands nomades chameliers convoyant jadis les caravanes jusqu’à Tombouctou, les Nouaji sont aujourd’hui massivement sédentarisés au Maroc, autour des oasis de Zagora et de Mhamid. Bien qu’ils aient dû renoncer à leurs activités pastorales et caravanières, ils s’efforcent de maintenir leur cohésion et leurs traditions. Sur les traces de leurs ancêtres, certains ont même entrepris d’organiser des méharées qui, à défaut de dattes et de sel, transportent… des touristes.

Un mode de vie qui résiste à la
sédentarisation

Ce n’est pas sans raison que l’explorateur français René Caillié qualifiait l’ensemble des tribus `Arib de « voituriers du Soudan ». Dès 1607, les sources historiques mentionnent qu’ils convoyaient des caravanes chargées de dattes, d’orge et de laine. Leur territoire était alors situé au Sahara central, au nord de l’erg l’Iguidi, dans une zone agitée de nombreux rezzous, car la famine contraignait les nomades au pillage. Mais les Nouaji n’étaient pas des guerriers. Tribu de médiateurs religieux chargés d’apaiser les conflits, le chapelet était pour eux préférable au fusil.
Réputés excellents éleveurs, ils disposaient de grands troupeaux de dromadaires. Deux fois par an, à l’automne et au printemps, ils guidaient les caravanes des négociants du Tafilalet, du Draâ et d’Essaouira jusqu’à Taoudenni, Arawan et Tombouctou, d’où ils rapportaient du sel et des esclaves. Doués de l’esprit de négoce, ils séjournaient plusieurs mois à Tombouctou pour s’y enrichir, avant de prendre le chemin du retour. Ce sont eux qui, en 1830, guident l’explorateur René Caillié jusqu’au coude du Draâ, où ils occupent un territoire nommé el Harib, du nom de leur confédération de tribus. Bien qu’ils y ensemencent de l’orge pendant l’hiver et y récoltent des dattes à l’automne, leur extrême frugalité est signalée par Caillié : les caravaniers n’emportent pour leur compte que du froment et quelques dattes, alors qu’il faut compter plus d’un mois pour atteindre les mines de sel de Taoudenni. Tandis que les hommes guident les caravanes, les femmes filent la laine des dromadaires, tissent les tentes, tressent les cordes nécessaires au puisage de l’eau et à l’arrimage des marchandises et tannent le cuir pour faire des sandales.
Au début du XXe siècle, la conquête coloniale du Touat à l’est, d’Adrar et de Chinguetti au sud, repoussa les tribus caravanières vers le nord, à la Seguiet el Hamra et au Draâ, ce qui les priva des ressources du transport caravanier. Une députation dirigée par le cheikh Ma el Aïnin fut alors envoyée auprès du sultan marocain pour lui demander l’octroi de terres de labour et de pacages. C’est ainsi que les Nouaji, aux côtés de toutes les autres tribus `Arib, se fixèrent dans la région de Mhamid et s’y annexèrent les oasis, au prix de nombreuses luttes avec les ksouriens. Jugeant qu’ils étaient d’excellents caravaniers et éleveurs de méhari, les officiers des Affaires Indigènes chargés de la pacification des confins algéro-marocains briguèrent d’y recruter des guides et des contingents pour leurs Compagnies sahariennes. Mais les Nouaji entrèrent en dissidence et restèrent l’une des dernières tribus à se soumettre au conquérant français et à se sédentariser.

Le temps de la sédentarisation

Disséminés dans le Sahara de la Mauritanie aux Emirats, selon la tradition orale, les Nouaji forment au sud de la vallée du Draâ un ensemble de plus de quatre cents familles arabophones de dialecte hassaniya. Un quart vit encore sous la tente, faisant paître chèvres et dromadaires dans les zones d’épandage de l’Anti-Atlas et du jbel Bani. Mais le déclin de l’élevage chamelier a provoqué, depuis les années 1970, un irréversible mouvement de sédentarisation. Certains Nouaji s’orientent vers le commerce. La majorité est recrutée par les Forces Armées Royales et chargée de la surveillance des territoires situés entre Mhamîd et la frontière algérienne. Dans un premier temps, femmes et enfants continuent de vivre sous la tente d’économie de subsistance. Puis, les rentes de l’État leur procurant une relative aisance matérielle, ils acquièrent des maisons à la périphérie des villes.
Malgré la sédentarisation, les Nouaji s’appliquent à ne rien modifier de leur mode de vie. Les femmes portent la malahfa, grand voile de coton qu’elles rabattent sur leur visage en présence d’étrangers. Les hommes sont vêtus de gandouras bleues ou blanches et coiffés de chèches. Ils ont soin de se regrouper par quartiers pour entretenir le lien communautaire. Même en pleine ville, ils continuent d’élever des caprins, dont l’odeur signale la prospérité du foyer. Fidèles à leurs traditions, ils disposent toujours d’une tente où entretenir leurs sociabilités et ne peuvent se résoudre à dormir dans les chambres. De tradition frugale, ils se nourrissent essentiellement de lait et de dattes, de pain et de couscous d’orge. Leur consommation de viande est réduite aux exceptionnelles bombances des célébrations religieuses.

Malgré la vie sédentaire et la proximité de la ville, les femmes ont gardé les rythmes de la vie au désert. Pour la cuisine, la braise étant plus appréciée que le gaz, elles ont en charge de ramasser le bois mort. Quand le foyer ne dispose pas d’eau potable, elles chargent les mules pour aller au puits. Accompagnées de leurs enfants, elles mènent le petit bétail au pâturage et si des jardins entourent la maison, elles y cultivent des légumes, des céréales et du henné. Les hommes surveillent les ouvriers agricoles chargés de l’irrigation et de la culture des palmiers. Deux fois par semaine, ils vont au souk acheter sucre, thé, et objets manufacturés. Ils y font de la petite politique, concluent des mariages, engagent des procès. Toute la vie de la famille s’organise autour de cette division des tâches entre hommes et femmes. C’est un ordre social qui met en jeu l’honneur ou la honte, comme dans l’ancienne société bédouine. Les Nouaji sont de tradition monogame mais les divorces sont fréquents. À la faveur de la sédentarisation, de plus en plus d’enfants sont scolarisés, mais dès que les jeunes filles sont en âge de se marier, les parents les retirent de la vie publique. À toute occasion, les sédentaires rendent visite à leur « famille de grande tente » et retrouvent alors les traditions d’autrefois.
Dans la tradition nomade, « le troupeau, c’est la vie ».
C’est le nombre de têtes de bétail qui assure richesse, considération et pouvoir. Les camions ayant remplacé les méharis, le commerce caravanier n’existe plus. Les cours de la viande de boucherie se sont effondrés. La sécheresse décime les troupeaux et nécessite de les alimenter d’un complément très coûteux de luzerne et de dattes. On dit que le tourisme détruit les cultures traditionnelles. Mais quels autres débouchés sont encore offerts à l’élevage chamelier ?
Les nomades ne sont pas plus menacés par le tourisme qu’ils ne le sont par la sécheresse, le contrôle des frontières, la monétarisation de la vie économique ou la décadence générale du nomadisme.
Certaines familles, bien que sédentarisées, ne se sont
pas résolues à abandonner leur ancienne activité d’éleveurs et de caravaniers. Elles ont entrepris de se lancer dans l’activité touristique. Sur les traces de leurs ancêtres, les jeunes gens sont guides et chameliers de randonnées sur les terres de parcours de la tribu. Progressivement, leurs parents reconstituent un troupeau et revivifient les anciennes structures sociales, en employant d’autres Nouaji, leurs alliés berbères Aït Khebbache ou leurs anciens esclaves. Une seule entreprise redistribue des revenus à une trentaine de familles. Ainsi, contrant exode rural et paupérisation, une vie communautaire se maintient, avec ses rituels, ses traditions, et même ses innovations. Grâce à ces méharées contemporaines, les Nouaji reconquièrent un paradis perdu, l’âge d’or du grand nomadisme caravanier.

Sidi Naji, l'ancêtre fondateur

Les Nouaji sont réputés chorfas, « descendants du Prophète ». Ils se réclament d’un ancêtre fondateur, Sidi Naji, sur lequel on ne dispose que de sources orales. La légende rapporte qu’il vécut « il y a dix-huit grands-pères », soit il y a environ cinq siècles. Tel un homme sauvage, il vivait familièrement au milieu des gazelles et ses cheveux étaient si longs qu’ils descendaient jusqu’à terre. Capturé par un lettré de la tribu des Oulad Rizg, il apprit à lire et à écrire le Coran pendant quarante jours. Puis il fut ramené vers un campement où il épousa une femme dont il eut quatre fils, qui fondèrent les quatre lignages nouaji. Il passa sa vie en dévotion et acquit la réputation d’intercéder auprès de Dieu. Son sanctuaire est situé à une trentaine de kilomètres de l’oasis de Mhamid, en direction de la frontière algérienne. Il est bâti en pierres sèches soigneusement ajustées en frises de chevrons, selon l’architecture maure traditionnelle, et les Nouaji y viennent en pèlerinage, en vertu de la baraka de Sidi Naji, pour y adresser des requêtes concernant tous les soucis de l’existence : faire venir la pluie, obtenir un emploi, avoir des enfants ou retrouver la santé.

Le rituel des noces

Les Nouaji célèbrent leurs mariages selon la tradition. Durant trois jours, des festivités rassemblent les deux familles. On y sert de grands repas de couscous, on y chante et on y danse, accompagnés de percussions, jusque tard dans la nuit. La danse de guedra, exécutée à cette occasion, est une des plus anciennes traditions maures du Sahara. Debout ou agenouillée, entièrement recouverte de sa malahfa et arborant le chapelet de la tribu, ou au contraire dévoilée, les cheveux épars sur les épaules, la femme exprime de ses bras des gestes d’étreinte, tandis que ses doigts, pointés ou repliés, dessinent d’étranges chorégraphies évoquant les danses balinaises. Les époux sont tenus à l’écart des festivités et soumis à toutes sortes de rites propitiatoires pour éviter qu’on ne leur jette un mauvais sort. Le soir des noces, le marié se présente les yeux cernés de khôl, entièrement drapé de noir, capuchon relevé sur la tête et visage dissimulé derrière un voile blanc. Pendant une semaine, on lui attribue le titre honorifique de Moulay car au terme du rituel, il deviendra un homme d’honneur, capable d’exercer son autorité sur sa femme et sa descendance.

 
Le moussem de Mhamid

Il y avait bien longtemps que la tribu des Nouaji n’avait fêté son moussem. Cette cérémonie annuelle au cours de laquelle on commémore la mémoire d’un saint patron de confrérie, de village ou de tribu. Mais l’été dernier, comme par le passé, Mhamid put recevoir des centaines de pèlerins. Parmi ses nombreux enseignements, Sidi Naji recommanda à l’occasion de toute fête rituelle d’égorger un chameau. La tradition veut que l’on choisisse un bel animal, afin qu’il y ait suffisamment de viande pour nourrir toutes les familles et pratiquer la sadâqa, l’aumône. À l’occasion du rassemblement de la tribu, des lettrés lisent le Coran. Des courses de dromadaires sont organisées tandis qu’on entend au loin les youyous et les chants des femmes. Selon la coutume, les petites filles s’essaient aux danses traditionnelles de guedra. Enfin, une procession est organisée jusqu’au sanctuaire de Sidi Naji pour y honorer dignement la mémoire du saint. Le moussem des Nouaji est l’occasion d’un partage, d’une redistribution économique et d’une réaffirmation identitaire : à chaque fête, c’est toute la mémoire du groupe qui est portée au devant de la scène.
TEXTE CORINNE VERNER
PHOTOS CORINNE VERNER & MATHIEU GAST
   
   
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